LIBRAIRIE-GALERIE RACINE

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Marie-Hélène Verdier

La Rue de l'abbé Carton

Deux mots sur l'auteur :

Marie-Hélène Verdier est née à Poitiers. Elle a passé sa jeunesse à Aix-en-Provence. Elle enseigne les Lettres Classiques dans un lycée parisien.
Elle a publié neuf recueils de poèmes. Cet ouvrage est son second recueil de nouvelles.

Bibliographie (à cette date) :






Premier extrait


Il est temps que je parle de la rue de l'abbé Carton.

Qui était-il ? Je crois qu'il s'occupait d'aveugles. Je n'ai pas cherché au-delà à me renseigner sur lui. Aujourd'hui je me rends compte qu'il a été pour moi un fantôme dans une pièce vide, l'hôte de ma mémoire - et je ne serais pas surpris que le téléphone sonne et que j'entende une voix connue : " c'est moi, Jean, l'abbé Carton." (...)

(...) Une perfusion de tristesse, telle est la rue de l'abbé Carton, à deux pas de l'hôpital Saint-Joseph. (...) On se demande comment des enfants sont arrivés à éclore dans cette rue, tant de joie dans cette tristesse. J'aime à les regarder, les mercredis, ceux dont les parents travaillent, gardés par un bénévole, un barbu exsangue.

Mais cette rue est étrange à un autre titre, insolite. Son envers ouvre sur une cour sur laquelle donnent mes fenêtres. De ma chambre je vois une maison tard allumée dans la nuit ; trois pièces qui communiquent entre elles, sans portes. Dans la pièce située à droite, deux hommes travaillent l'un en face de l'autre sous une lampe. Dans les deux autres, deux personnages, un homme et une femme. Toute la nuit ils passent d'une pièce à l'autre, dans une espèce de déambulation nonchalante. L'homme est grand, barbu, voûté, il est vêtu d'un pull-over rouge à col roulé. Sa silhouette disparaît derrière un pan de mur, réapparaît : père Noël, Méphisto. La jeune fille est toute petite, elle a une chevelure blonde qui lui descend à la taille : mon rêve ratatiné, Ariel, condamné à rester sur terre, attaché à un fil, qui a gardé un peu de sa grâce infirme.

Le théâtre commence. Ariel se déshabille dans une pièce, toujours le même mouvement des bras au-dessus de la tête pour faire retomber les cheveux sur le dos, le buste se penche, elle enfile quelque chose, jamais je n'aurais vu le corps en entier, peut-être a-t-elle une queue d'écailles, elle passe dans la pièce où travaillent les deux hommes, l'homme rouge la précède, le manège dure jusqu'à quatre heures du matin.

Dans le noir, armé de jumelles, je regarde cette maison éclairée à côté des autres endormies, façade anonyme le jour et, la nuit, ces fenêtre illuminées, ce théâtre de marionnettes : telle ma vie, cette mémoire aveugle, illuminée par éclairs, où s'accomplissent les même gestes, où vivent les mêmes personnages, la petite sirène, le père Noël.(...) Je ne suis jamais arrivé à identifier de jour, cette maison. Peut-être n'existe-t-elle que la nuit, quand seul dans le noir, je regarde de loin le petit théâtre ? (...)



Fin du premier extrait


Second extrait


" Il y a en France cinq millions de chats. Un chat pour dix habitants. Et les gens viennent se plaindre d'allergies ! Une patiente veut que je la désensibilise. Supprimez votre chat, ai-je dit, on verra ensuite."

Mon ami Lenoir rêve d'un génocide de chats. Cela me peine d'entretenir un fléau qu'il combat. Il est vrai qu'il y a trop de chats à Paris. Je ne parle pas des chats du cimetière du Montparnasse : de ces chats nécrophiles je ne m'occupe pas. Mais de ceux de mon quartier. Dans cet immeuble où tout est interdit, bruit, colporteurs, pigeons, on n'a pas encore écrit le mot chats. Aussi est-ce en toute impunité que je me livre à ma petite occupation.

Haut sur pattes, fines, un corps très long, une tête de Tartare aux joues larges et osseuses, les pommettes saillantes, des yeux gris, une queue tordue en fil de fer, étoffée en un panache roux, un ensemble de lignes sans harmonie ni souplesse, chat accordéon, étique les jours de jeûne, chose énorme et confuse les jours de chère lie, archimandrite à qui ne manque que la tiare quand il vous regarde passer étendu sous une voiture, la patte étirée en bénédiction paresseuse, l'autre ramenée sous lui : tel est Ulysse, dit Escogriffe, dit Isidore Ducasse. Jeté dans notre cour un jour de tempête, couvert d'épaves de toutes sortes, on ne savait à quelle espèce animale on avait à faire. (...)

Quelles aventures vit-il ? Il disparaît un mois, réapparaît, naufragé d'on ne sait quels périples à jamais inscrits dans sa mémoire. (...)

Nos relations sont cordiales, sans sentimentalité. Je le caresse modérément. Parfois il revient avec une joue enflée. Il a tendance aux abcès. Il se laisse soigner sans rien dire. J'admire sa force de caractère. Il n'excite pas ici grande sympathie. Quand on lui fait : " dehors le chat, ch...ch...ch..." en tapant très fort des pieds, il se contente de virer de cap, la queue droite, avec la distinction hautaine d'un Giacometti. Il a compris que nos rapports devaient être discrets : il vient aux heures où il est sûr de ne rencontrer personne dans l'escalier. Ulysse le prudent, l'avisé. (...)



Fin du second extrait



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