LES HOMMES SANS EPAULES 

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MARC PATIN

1919 - 1944

Onze poèmes d’Allemagne


Les poèmes qui suivent ont été écrits par Marc en Allemagne, comme le titre l’indique. Des poèmes de cette période, nous n’en connaissons pas beaucoup, étant donné le fait que le poète perdit tous ses effets, lors d’un bombardement.





LE JEU



Terre disait la plus belle et ses yeux me regardaient
Le matin je n'ai que toi
J'ai des yeux qui te voient et des rires autour de tes rires

Sur la plage le matin un oiseau de nuit blanche
Aiguise entre ses griffes les couteaux du sable
Une volée d'arbres s'abat
Dans la neige d'un miroir
Et je suis nue moi dans ce miroir
Parmi l'herbe de mes jambes et de mes bras
Parmi l'herbe de mes seins

Le soleil se soulève dans mes mains
A l'ouest un coq de sable se défait
Les dix doigts de la rivière déshabillent la rivière

Et derrière la fenêtre et derrière moi
Me voilà
En tout semblable
A tout ce que tu vois.


12 Août 1943





ETRE PAUVRES



Le ciel ne reflète que le ciel
Et la mer ne mire que la mer

Dans les yeux les plus vides
Dans les regards les plus bas
Pourtant le sang prend racine

Au fond de tout La terre s'équilibre

Mais au sommet sonnent clair sous son masque le chêne
Et la rose aux gants de femme la fleur
Aux ongles frais

Au sommet dans un œuf bien clos l'or de la neige
Au sommet la folie limpide la jolie
Sans compter donnant
Aux chiens ses secrets

Au sommet les innocents dans l'herbe
Et les immaculés drapeaux de chair
Claquant sec dans les tombes ouvertes

Fortune fortune
Ultime de ceux qui ont
Tout donné à l'oubli
Tout donné à l'envie.


18 Août 1943





LE MATIN



Le matin les yeux tout nus sont debout
Un bateau de clarté sombre derrière la tête qui s’éveille
Et secoue les liens qui la tiennent attachée

Voici le premier rêve le dernier à rêver
La vie la fillette aux doigts d’hirondelle
Dans les fils du passé

Elle a quitté l’île pour la mer fertile
Elle a laissé la terre
A ses jeux d’arcs-en-ciel

Elle est le ciel et sa patience
La nuit n’a de forme que la sienne
Et l’eau coule dans son cœur

Parmi l’herbe et les feuilles
Et derrière chaque fruit où passe
Le visage en ordre de l’homme.


6 décembre 1943





LES POETES ET LES PROPHETES



J'ai vu le ciel dans une étoile et le feu noir au cœur de l'arbre
La neige nue comme une femme
Et le sang couché sur le sable

J'ai vu le jour l'oreille contre la vitre
Bateau veilleur enfoncé dans la nuit
J'ai vu deux yeux plus forts
Plus sauvages que des fruits

J'ai vu des hommes dans la plaine
Couverts de poussière de bois mort de reflets
Des hommes de chair un soir
Ils tenaient à la main une lune éteinte une main de femme un fer à cheval

Ils avaient sur la face
L'haleine âcre des détroits.


17 décembre 1943





LA MEMOIRE



La nuit je pense à vous votre visage est devant moi au niveau des miroirs et des sables
Mère des bouquets et des arbres mère aux mains palpables
Je vous vois vous avez des rires entre les doigts
Et dans les yeux du sang véritable

Aux épines des routes l’orage laisse des lampes rouges
Le ciel est une roue dans les herbes brisées
Le chemin bordé d’aubes pend
Comme un linge à la corde des toits patients

Dans les paniers de la rivière une fille nue et blanche
Glisse ses seins et ses hanches
Face à l’absence face au vide qui la tente
Une fille nue et tendre frise distraitement

La verdure de ses jambes.


29 décembre 1943





L’ŒIL A LA VITRE



L’œil à la vitre comme l’oiseau du passé
Je n’ai de secret que celui des pierres
Secret des femmes muettes
Je ressemble aux arbres du ciel
Un turban de cendres autour de la tête
Les mains seules vivantes et fermées
Sur un trésor brouillé

Un peu plus tard le jour et ses couteaux d’or froids mêlent
L’herbe des forêts découpent le pain frais des pavés
Dans les campagnes et dans les villes
L’homme sort d’un long désir
L’œil à la vitre contre l’œil fermé
De l’été oublié.


29 décembre 1943





LA BIENVENUE



Sous tes mains la terre monte mon amour le ciel à tes pieds
Etend ses plaines d'eau ses forêts de faces sereines

Tu étais au sommet de la ville un soir
Tu tenais dans tes mains la lumière
Comme un mince sachet de parfum
Tu hésitais tu riais du rire des pierres neuves au soleil
Mon amour tu tenais à la terre
Tu menais la nuit par la main

Des ornières de la route se lèvent les visages incendiaires
Les beaux yeux qui mettent le feu à la barbe folle du matin
Les visages des hommes qui t'aiment
Tous les hommes ceux qui sont
D'un beau bois blanc et ceux qui sonnent clair comme le chêne
L'été dans le fracas des moissons

Tous les hommes qui se lèvent avec des poings de tonnerre
Et des fronts de saisons mon amour pour te plaire
Au cœur des chênes ou du fond
Des misérables maisons


17 janvier 1944





A JAMAIS



Luxure aveugle en domino noir dans le carnaval des feuilles
Loin des maisons basses guettant leur proie au bord
Des trottoirs sans horizon

Ici l'incendie et sa couronne de ronces
Là-bas le calme des villes
Sur la neige prématurée du printemps

Le soleil se cache sur les seins d'une femme aux yeux indigo
Elle est belle et jeune le vent chasse vers l'ouest les nuages de sa tête
Derrière ses mains le vent passe et s'agenouille dans l'ombre
Derrière elle le ciel et la mer n'ont qu'une seule voile
Une flamme verte enferme l'île où nous vivons

Séchés les linges du matin
Nous nous unissons à la mer
Nous nous unissons aux vents

Les yeux vers l'est
Nous nous aimons.


3 février 1944





CHAQUE MATIN RENAITRE...



Le soir la route pleine de pièges
Tracée dans la main ouverte

Dans les buissons du miroir la pauvre recherche
Le visage que l’on n’a plus
Celui que l’on aura

Dehors les femmes qui bordent les rues muettes
Les palissades plus dépeuplées
Qu’une fenêtre fermée
Dehors
Aux pierres des ponts écorchant leurs seins mornes
Les lumières sèches

Dehors l’ignorance
Coquette toute entière offerte
Dehors le désir roux la richesse
Mendiant un sou

C’est pourtant là
Entre ces murs aux chairs nues
Sous ce ciel sans relief
Que tout à l’heure se fendra l’aurore

Comme la robe érigée bariolée d’une maîtresse.


6 février 1944





POUR LA VIE



à Elizabeth et Jean Hoyaux
à Marie-Blanche


Le printemps passe entre deux vitres
Sous le masque rouge de la ville

L'herbe soulève le sable dans les yeux des femmes
Qui passent entre les façades grandes ouvertes

Derrière elles le vent change
Le petit jour comme le poing fermé d'un enfant
Fait son nid dans l'ombre qu'elles laissent

Nous prenons par la main les rues qui mènent au matin
Nous répétons après elles tous les gestes de la nuit
Les grands arbres perdus secouent leurs aigles de neige
Des fruits aveugles roulent tout près de nous

Nous descendrons
Nous suivrons pierre à pierre
Le pas de l'homme vers la mer
Vers cette aube
Qui baisse les paupières.


13 février 1944





ECOUTE ! *


à Jean Hoyaux


Loin de moi maintenant comme l'étoile
Dans le lac qui la reflète
Loin de moi maintenant comme le soleil de minuit
Je pense à toi
Je pense à tout ce qui est beau en moi je suis naïf
Aux herbes qu'on écarte
Sur le visage des amis
Je pense aux herbes qu'on écoute
Aux yeux qui s'ouvrent sur les campagnes dévêtues à midi
Aux rivières
Qu'on dénoue à la taille des filles mortes

Elles revivent chaque matin
Leurs mains de verdure sur leurs seins neufs
Elles s'avancent sur les crêtes des coqs de la mer
Le chœur des coqs
Qui hurlent au soleil

Mon ami mon ami les voici
Un arbre de chair brûle à l'ouest
Dans le vent d'hiver
Elles s'avancent elles viennent

Les yeux très bleus d'une nuit pareille
A un rire sans regret


20 février 1944



* « Ecoute ! » est le dernier poème écrit par Marc Patin.




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