LES HOMMES SANS EPAULES 

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GUY CHAMBELLAND

(1927 - 1996)




La revue Le Pont de l’Epée (82 numéros, de 1957 à 1983) à laquelle succèdera Le Pont sous l’eau (8 numéros de 1988 à 1996), appartient au patrimoine poétique contemporain ; certainement l’un des plus importants (en découvertes) de la seconde partie du XXème siècle.

Animateur, éditeur, revuiste, pamphlétaire, critique de premier plan (l’un des meilleurs de sa génération), personnage charismatique, passionné, tendre et révolté, Guy Chambelland est également et surtout un grand poète. Chronos, Thanatos, Eros, reviennent inlassablement dans cette vision tragique, parce que réelle et vécue des faits de l’existence d’un homme et d’un poète qui regarde toujours la vie et la mort, de face. Pour Chambelland, la poésie, aventure du langage, ne peut être séparée de l’homme et du lyrisme.

Rappelons que Guy Chambelland s’était installée en juin 1980 dans sa librairie du 23 rue Racine à Paris, laquelle est toujours en activité grâce aux éditions Librairie-Galerie Racine de ses amis Elodia Turki et Alain Breton : La Claire campagne (Talantikit, 1954), L’Oeil du cyclone (Ed. Millas-Martin, 1963), la Mort la mer (Le Pont de l’Epée, 1966), Limonaire de la belle amour (Ed. Saint Germain-des-Prés, 1967), Courtoisie de la fatigue (Ed. Chambelland/SGDP, 1971), Noyau à nu (Ed. Saint Germain-des-Prés, 1977), Requiem pour une femme bleue (Le Pont de l’Epée, 1977), Les Dieux les mouches (Ed. Saint Germain-des-Prés, 1988), Barocco Metrico (Le Pont sous l’eau, 1996), L’Ire de la rame - anthologie - (La Bartavelle, 1997).
A consulter : la revue Les Hommes sans épaules N°7/8 (janvier 2000) : « Hommage à Guy Chambelland ».

Christophe Dauphin



DISCOURS


Si plus sûrement niché qu‘au cœur du fruit le ver
tous rythmes dénoncés
la toujours soudaine nuit de l’ennui gagne l’âme
je jauge le faux pouvoir des mots.
Je ne peux plus nommer les choses par leurs noms
ou si je dis leurs noms ce n’est plus leur langage
Rose n’est plus la rose et même Mort me ment
Sans la mer sans ses yeux seul Rien laisse en ma bouche
ses balances pourries plus qu’une épée sans lame.
Vaine l’innocence de l’enfant
éteints les soleils de l’amour
mes mots je suis l’auteur d’une mauvaise pièce
que jouent des masques mal moulés
dans un théâtre vide

Seul alors s’en tire le poète

J’appelle poète
qui d’abord existe
(même sans écrire)
et parie
hors toute considération des causes premières
le rêve et le quotidien

J’appelle poète
qui dialogue avec la beauté
(sexe de l’âme)
sans souci d’en donner une définition jargonnante

J’appelle poète celui qui
répond à l’insolente absence de ses dieux personnels.



Extrait de "Courtoisie de la fatigue, Editions Chambelland/SGDP, 1971.






YVES MARTIN

(1936 - 1999)




Révélé par Guy Chambelland et Jean Breton, Yves Martin est un poète et prosateur hors-norme qui a élaboré l’une des oeuvres comptant parmi les plus marquantes de notre époque.

Entre endroits privilégiés, silhouettes familières, nostalgie, fantastique, onirisme, amour refusé et réalité, le poète a secrété une mythologie qui lui est propre. Rien n’échappe à son regard, qui s’imprègne et communique avant tout avec la rue. La poésie fut l’unique raison de vivre de ce magicien foudroyé, inspiré, attachant, émouvant, toujours assez ivre pour être vivant. Un style magistral, absorbé par les cercles d’écailles volcaniques de la solitude et du merveilleux.

Poésie aux éditions Chambelland : Le partisan (1964), Biographies (1966), Poèmes courts suivis d’un long (1969), Le marcheur (1972), Je fais bouillir mon vin (1978), De la rue elle crie (1982), Mr William (1985), Le pommier (1993). La mort est méconnaissable (La Table Rase/Ecrits des Forges, 1990), L’Hôpital vole (La Bartavelle, 1991), Manèges des mélancolies (La Table Ronde, 1996).

Christophe Dauphin



SUEUR


Sueur. Un squale roux.
L’infirmière de nuit.
Vent très noir, très propre
Fruité pour un enterrement.

Je vois mon double se lever,
Il dépose quelques pommes,
Un litre d’hydromel
A un coin précis de la grève
Où se promènent les jeunes filles
Qui ne dorment jamais.

A côté du casino,
La villa des livres interdits.

J’ai peur
Juste ce qu’il faut.

Il doit être minuit.
On change le goutte à goutte de mon voisin.
rames aux lampes vénitiennes.
Ivrognes pas assez ivres. S’ennuient.

Dans cette frange
Qui rêve de l’aube,
Je m’aperçois que l’infirmière
Porte un pantalon d’un blanc assez libre
Comme en enfilent les marins
Qui descendent sur une île
Dont le nom n’est sur aucune carte.
Ces paroissiennes pressées, les étoiles.



L’Hôpital vole, La Bartavelle, 1991.





JEAN ROUSSELOT

(1913 - 2004)



Jean Rousselot et Christophe Dauphin (L’Etang la Ville, février 2002).


Homme de mots et homme de l’être, Jean Rousselot pénètre les forêts intérieurs de l’homme comme bien peu l’ont fait, avec autant d’engagement et de sincérité. L’œuvre en vers et en prose (près de cent volumes et plaquettes) est puissante, généreuse, fraternelle et lyrique. Elle a été saluée par Max Jacob, Pierre Reverdy, Paul Eluard, ainsi que par les générations suivantes.

Si l’Ecole de Rochefort (dont il fut l’une des plus fortes personnalités) est une étape importante pour Rousselot, elle ne constitue néanmoins qu’une étape de la vie et de l’œuvre. La poésie est au plus près de la vie. Un humanisme exemplaire.

Quelques titres : Panorama critique des nouveaux poètes français (Seghers, 1952), Les Moyens d’existence - Œuvre poétique 1934-1974 (Seghers, 1976), Histoire de la poésie française (P.U.F, 1976), Poèmes choisis - Œuvre poétique 1975-1996 (Rougerie, 1997), Passible de... (Autres Temps, 1999), Est resté ce qui l’a pu (Autre Temps, 2002), Proses (Multiples, 2002).

Christophe Dauphin



RETOUR


Malgré moi je me souviens des mansardes sombres
Que l’ennui décora de sourires figés
Des linges qui sèchent au-dessus de l’âtre
De la cuvette usée et des vitres chevrotantes

Malgré moi j’ai pitié des cours visqueuses
Sans oiseaux délinquants, sans feuilles qui jasent
Et du pétrin invisible qui geint en bas
Toute la nuit comme un forçat

Malgré moi j’ai pitié des vieilles repasseuses
Aux jambes variqueuses aux yeux rougis
Et de l’ivrogne rentré tard qui bat sa femme
Dans l’entresol sans feu
Malgré moi ma mémoire restera vêtue
D’oripeaux pourris, d’airs usés
De pluies anciennes comme le monde
Qui disputent les fenêtres à la suie

Il serait bon encore de rêver dans l’obscur
La joue contre le plâtre le menton sur le poing
Et d’attendre sachant qu’il ne viendra personne
Attendre très tard perdu dans le nuage énorme de la misère

Il serait bon d’être encore penché
Sur l’escalier d’où monte le remugle
Attentif aux soupirs aux tintements furtifs
Et de jouer à cache-cache avec la faim

Il serait bon de croire que les maisons vont fondre
Dans le brouillard qui tôt le soir vient les saisir
Que les hommes demain seront nus et visibles
Que tout peut s’arranger avec un peu d’amour

Je dirai que l’espoir est au fond des avenues mortes
Et qu’il y faut frapper obstinément
Du poing du pied du cœur jusqu'à ce qu’on l’emporte
Au nom des temps enfouis dans la langue et les yeux.



(Le Poète restitué, 1941)





HENRI RODE

(1917 - 2004)



Henri Rode


Henri Rode est l’auteur de plusieurs romans, recueils de nouvelles et de poèmes, dont Mortsexe, qui a été salué comme un chef d’œuvre par la critique, le tout, coupé de longs silences consacrés au journalisme et au cinéma. Natif d’Avignon, Rode y rencontre Elsa et Aragon, qui feront publier ses premiers textes. Il collabore aux grandes revues de l’esprit libre : Confluences, les Poésies et Cahiers de Pierre Seghers, Les Cahiers du Sud. Intime et témoin privilégié du couple Elise et Marcel Jouhandeau, il laisse deux livres de référence sur l’auteur du Pur Amour. Rode se lie d’amitié avec André de Richaud, Joé Bousquet, Alain Borne, Jean Paulhan et bien d’autres. Salué comme « l’un des meilleurs écrivains provençaux », avec ses romans Les Passionnés modestes (1953), Alarmande (1953), ou Couche-toi sans pudeur (1958), Henri Rode s’affirmera par la suite, comme l’un des plus grands poètes de son temps.

Le vers rodien n’est jamais complaisance ni joliesse. Il faut plutôt l’imaginer parcourant l’humain, serpentant dans les veines, le cœur, les artères, le cerveau, le sexe, pour découvrir ce qui se cache vraiment en nous, les pulsions secrètes ou inavouables. Il y a du génie chez Henri Rode, le Lautréamont de notre temps.

Henri Rode fut membre du comité de rédaction des deux premières séries de la revue Les Hommes sans épaules et un collaborateur attentif de la troisième série : Le Quatrième Soleil (Jeune Poésie, 1971), Comme bleu ou rouge foncé (Ed. Saint Germain-des-Prés, 1973), Toutes les plumes du rituel (Ed. Saint Germain-des-Prés, 1974), Mortsexe (Ed. Saint Germain -des-Prés, 1980), Bouche d’orties (Le Milieu du Jour, 1993), Pandémonium (Les Hommes sans épaules, 1994), Les Architectures du corps (Ed. Librairie-Galerie Racine, 1997), Le Théâtre à l’abîme (Ed. Librairie-Galerie Racine, 2000), Mortsexe & autres poèmes – anthologie de poèmes précédé de La Bouche d’orties, un essai de Christophe Dauphin. Dessins de Lionel Lathuille – (Librairie-Galerie Racine, 2005).

Christophe Dauphin



MA PLANETE N’EST PAS LA VOTRE


Ma planète n’est pas la vôtre
Je défends que vous touchiez mes bords
Contraction brûlante à votre approche
Gardez votre rien Votre merdeuse routine procréatrice Mon absolu contre votre dérision
Ma rupture avec la chair Dans la chair des autres

          Eboueurs dieux qui empêchent
          la pourriture canine
          qu’elle mérite peut-être
          de recouvrir la ville

Mangez les morts dans les fruits La terre d’Europe en est gorgée
Ossuaires des grands ensembles Chaque case urne future
Les mortes enceintes jouissent aux balcons Absentes à la marée gagnante des ossuaires
Aux vagues de cendre qui clapotent dans le fuel Patience Quelques années encore
Vous rejoindrez la chère terre Pleine d’orbites De tripes De viscères Vos enfants vous reboiront dans le vin
Vivants vous viderez vos ventres pour alimenter les dépouilles qui vous les rendront en pivoines
Et les déchets aussi sont votre manger La boîte qui contient l’étron
          c’est le gâteau du dimanche
La gaze qui enveloppe la plaie
c’est votre soutien-gorge
Coup de langue au sexe
          ainsi vous ranimez la descendance de l’aïeul
          la jeunesse vieille de tous les morts
          les pigeons avaleurs d’excréments
          les chiens dégustateurs d’urine Nous voilà
          nous sommes de votre race Homme supercherie
          Vous n’êtes rien de ce qu’on dit
          Vous n’êtes pas
                    à force de vous remanger



Extrait de Mortsexe, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1980.





JACQUES SIMONOMIS

(1940 - 2005)



Jacques Taurand, Jacques Simonomis, Christophe Dauphin (1999)


Poète et critique, Jacques Simonomis a animé la revue Le Cri d’os (40 numéros de 1993 à 2003), à Paris, durant dix ans. La maladie l'a contraint à en cesser la parution. Jacques Simonomis se tenait en marge de tout mouvement par l’écriture et le besoin d’indépendance.

On distingue trois grands axes au sein de sa création : le réalisme, l’humour et l’imaginaire. L’humour correspond à un art de vivre et de juger la réalité, mais n’est pas une fin en soi. Simonomis est un poète ancré dans son temps et, si l’imaginaire comme l’insolite ajoutent une nouvelle dimension à l’œuvre à compter des années 90, ils n’en effacent pas pour autant l’humain, le réel, ses frustrations comme ses plaies, ce dont témoigne La Villa des roses, son meilleur recueil, entièrement consacré à la guerre d’Algérie.

L’œuvre de Jacques Simonomis pourra paraître inégale, elle l’est, mais quelle œuvre ne l’est pas ? Elle est avant tout taillée dans les méandres de la vie, avec son ton, ses registres ou ses images. Jacques Simonomis possède un regard et une voix et c’est l’essentiel.
Œuvres principales : Mon siècle en deux (L’Arbre à paroles, 1993), Un âne sur le toit (La Bartavelle, 1995), Les Couseuses (L’Arbre à paroles, 1997), Sa Majesté auriculaire (La Bartavelle, 1998), La Villa des roses – guerre d’Algérie 1954-1962 - (éd. Librairie-Galerie Racine, 1999), Le Calfat des étoiles (L’Arbre à paroles, 2002), Un singulier grand ordinaire (Editinter, 2003), Claudication du monde (Le Nouvel Athanor, 2004), Fort de café (Editinter, 2004).
A consulter : de Christophe Dauphin : Jacques Simonomis, l’Imaginaire comme une plaie à vif (éd. Librairie-Galerie Racine, 2001), Jacques Simonomis (revue L’Oreillette n°34, 2001).

Christophe Dauphin



MARCHE RIVEE


Marche rivée
le cercle noir de nos poings blancs
bronze du cœur restant aux images qui bougent
les fusils en faisceaux
prient sur notre misère

Dehors
les loques des enfants s’accrochent à ma gorge
l’aveugle cogne sur ma force
de maigres chiens bâtards rôdent sur les débauches

Pas de viande
des chapelets de confidences
l’homme pendu par l’homme
au lever du rideau.


Poème extrait de La villa des roses (Editions LGR).





CLAUDE de BURINE

(1931 - 2005)




J’ai écrit du vivant de l’auteur, qu’elle était, avec Joyce Mansour, Thérèse Plantier et quelques autres, l’une des plus grandes voix féminines de la poésie contemporaine. Je persiste et signe.
Claude de Burine, poète, a toujours placé son poème, dés ses débuts en 1957, au cœur de la vie intérieure qu’elle ne pouvait séparer de la vie extérieure, en ne cessant de s’identifier aux cycles de la nature, à la fois pour expliquer, magnifier nos instincts, notre pulsion vitale, et pour mettre en parallèle les mouvements du sang et ceux de la sève, comme l’a écrit Jean Breton, qui fut son éditeur. Si l’enfance, l’amitié et le désir règnent sur le poème, au relief mi-réel, mi-onirique, avec leurs cortèges d’images qui ont pesé sur notre mémoire, c’est pour faire contrepoids à l’angoisse existentielle, à la mort et à tout ce qui mutile l’homme.
Malgré une thématique qui est restée relativement figée depuis ses débuts, ce poète n’a jamais cessé de se renouveler, proposant ses images, tantôt comme des bouquets, tantôt comme des grenades. Tout est personnalisé chez Claude de Burine, jusqu’aux plantes et aux couleurs.
La mort qui était partie intégrante de sa vie et de son œuvre, l’a fauché le dimanche 24 juillet 2005, d’une embolie pulmonaire, au terme de terribles souffrances. Raymond Kadjan (le compagnon de Claude de Burine depuis vingt ans) et moi-même, étions les deux seules personnes présentes le 29 juillet, lors de la crémation du poète au Mont Valérien. Claude de Burine repose désormais au cimetière de Saint Léger des Vignes, dans son nivernais natal, où elle a rejoint son mari le peintre Henri Espinouze, décédé en 1982.

Œuvres de Claude de Burine: Lettres à l’Enfance (Rougerie, 1957), La Gardienne (Le Soleil dans la Tête, 1960), L’allumeur de réverbères (Rougerie, 1963), Hanches (éditions Saint-Germain-des-Prés, 1969), Le Passeur (éditions Saint-Germain-des-Prés, 1976), La Servante (éditions Saint-Germain-des-Prés, 1980), Le Cahier vert (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1980), Marcel Arland (Subervie, 1980), A Henri de l’Eté à Midi (éditions Saint-Germain-des-Prés, 1987), Le Voyageur (Le Milieu du Jour, 1991), Le Visiteur (La Bartavelle, 1991), Le Passager (La Bartavelle, 1993), L’Arbre aux oiseaux (La Bartavelle, 1996) ? Prix Louis Labé 1996, Le Pilleur d’Etoiles (Gallimard, 1997) Prix Georges Perros 1998, Gardiennes des Nuages (Caedere, 2002), Les Médiateurs (La Bartavelle, 2002), Words Have frozen Over – anthologie bilingue français/anglais - (Arc Publications, 2002), Cette Auberge des pauvres (Multiples, 2004).
A consulter : la revue Les Hommes sans épaules N°20 (à paraître) : « Hommage à Claude de Burine».

Christophe Dauphin




RETOUR


L’arbre n’a pas changé de place
Ni la maison aux chiens
Où l’on pend jusqu’au matin
Leurs langues roses
Dans les nuits chaudes et de couleur.

La rue tient toujours son bâton de berger,
Se croît château-cabane,
La chouette a descendu son œil,
Range les verres, soutient l’or
Et sur le toit le coq en bronze
Lance son cri silencieux

Campagne des verdures
Où le sang vient à l’aube
Comme on te décrit bien
Quand on te prend au ventre
" Un jour, une voiture s’arrête
Et l’on ne sait qui en descend… "
La femme au feutre noir
Est partie sous les saules
Effaçant un à un ses pas,
Même morte, elle reçoit ton visage
Et brûle encore du feu du premier mot

Tout commence lorsqu’on ne parle plus,
Etend devant soi
Des doigts de laine et de givre.


Poème inédit






JEAN BRETON

(1930 - 2006)




Jean Breton, né le 21 août 1930, à Avignon, est décédé le 16 septembre 2006, 5h30, à son domicile parisien, des suites d’une longue maladie. Fondateur des Hommes sans épaules, en 1953, puis de Poésie 1, en 1969, il a été éditeur, animateur et critique. Il a découvert et encouragé les meilleurs. Il était aussi et surtout, l’un des poètes majeurs de sa génération et de la seconde moitié du XXème siècle. Nous lui devons Poésie pour vivre, le manifeste de l’homme ordinaire (1964), qui, co-écrit avec Serge Brindeau, avait fait de lui le chef de file des poètes de l’émotion. Nous lui devons également le fait d’avoir instauré la présence de l’homme ordinaire dans le poème, par un réalisme inédit, allié à une quête perpétuelle du désir, qui le place aux côtés des plus grands poètes de l’amour : Paul Eluard, Lucien Becker, Alain Borne, Marc Patin, Jean Malrieu et quelques autres.

Chez lui, le poème n’est jamais sève artificielle, pirouette linguistique, verbalisme outrancier. Se méfiant du cynisme comme du décoratif culturel, le poème colle au plus près de la réalité, du vécu de l’homme ordinaire, statut que le poète a toujours réclamé pour lui-même. Chez lui, le « Je » n’est individualiste que pour mieux rejoindre le collectif, et tendre vers une aspiration idéale à propos de laquelle le poète demeure en partie sceptique, mais qu’il appelle de tous ses vœux.

L’œuvre poétique de Jean Breton, couvrant la période de 1952 à 1984, a été rassemblée en deux volumes, sous les titres Chair et soleil suivi de L’Eté des corps (1985) et Vacarme au secret et autres poèmes (1996). Il faut y ajouter l’érotisme peu commun du chant d’amour qui se dégage de Serment-tison (1990), et surtout de Nus jusqu’au cœur (1999) et de Robe-cobra (2004). Cette œuvre poétique est tout entière absorbée par la vie, guidée par l’instinct. Le poète n’omet jamais d’intégrer dans son lyrisme souvent décapant, l’homme, le langage, la sensation, l’émotion et la présence immédiate du quotidien en état d’insurrection ; le tout au service d’une lucidité déchirée. Car, il y a chez Jean Breton un ironiste douloureux, jusque dans le crédit qu’il fait à l’homme : Une douleur intense coupe mes veines : - Où sont mes vrais amis – ceux que j’avais marqués des derniers signes de mon espoir – pour mieux les reconnaître ?

Christophe Dauphin






CONTRE MA JOUE



Quand le froid laisse errer ses vitres, je me réfugie auprès des feux d’autrefois. Pas chez moi, où rien n’était intime. Dans la Drôme, chez des fermiers que nous aimions.

Des tas de fumier hirsutes, des coqs pas bêcheurs dessus, des cochons dans la boue enthousiastes. Grâce à quoi on évita la disette sous l’Occupation.

Deux feux de cheminées se superposent dans mon souvenir : celui d’une exploitation, à côté de l’église de Livron, qui produisait des pommes de terre, et dont j’ai mutilé les visages – pourquoi ? Et celui de madame Monnier, à l’Etoile, avec les bancs, le lait, des châtaignes.

Le puits prenait son ombre au fond d’un haut carmel de dalles. Nous tirions l’eau secrète… pour un usage bien modeste ! Voici la maison de mère Origine, des fées, des nains, des lapins-miracle, de la poussière qui ne salit pas. Les chiens – même format, mêmes abois – se réincarnaient sans souffrance. Le Fantôme du Bengale, bague au poing, rendait la justice. Je croyais que les choses dont on faisait le tour et qu’on pouvait blottir dans un regard étaient capables de fraternité.

Mémoire fantasque ! Je revois chaque pièce, les greniers, les trappes, les trois frères querelleurs, le cheval mort debout, la déclivité de certains champs quand nous portions les hottes. Les aînés pêchaient l’écrevisse à la lanterne, malgré la loi : nous revenions trempés, dans la peur exquise du garde. Les cerises étaient géantes, le blé hors cote comme le dollar. J’aidais. Je suis encore sur les batteuses : mon premier jazz, ce bruit. La sueur des hommes tombait dans le vin. Je revois ma maladresse pour planter un arbuste. Aucun progrès depuis.

Quand je suis triste, je mets la ferme de l’Etoile contre ma joue et j’entends s’arrêter de cogner le temps.

(Je dis toujours adieu, et je reste, 1973)






PORTER PLAINTE



je me tends vers elle le soir
quand les couleurs ne peuvent plus venir à mon secours
Elle parle avec le fond de ses yeux
Ses genoux me transmettent un frisson d’os à adopter

Impossible de l’épingler sur un acte longtemps
Fille des courants d’air
elle explose devant l’ankylose des mâles :
- « En amour, étudiez à l’avance le prix du parking ! »
Ou : « Tirez les premiers, messieurs les Mâlais. »
Ses rires luisent en boules blanches

Elle flatte ses seins comme on a vu
sa main s’attarder sur mon short, au camping
(criant : vous me plaisez ! et chatouillant des cils le paysage) :
sous chaque gratté, un élan remonte...


Elle me bâcle pour le coiffeur
                      pour l’hortensia d’un rendez-vous
                      pour la bijouterie des piscines

La beauté qui se moque de la Structure et humilie la mort,
c’est sa démarche, ciselant le béton à jeun du désir
et jetant du gravier sur mon ventre


Elle chahute son chignon rebelle
- bourse d’or écrasée 
                       au bout d’une pique
O nuque nourrie d’échelles - de muscles et de pouvoirs !

Son cou tourné deux, trois fois
Sa tête disparaît dans le feuillage
revient couverte de pollen
Elle plaisante, ses mots sèchent au soleil, cabriolent
au-dessus des haies de miroirs :
- « Tyrans, vous ne m’avez pas été présentés ! »

Elle a mis sur mes bras son âme, cet O.V.N.I.
de mousse douteuse, enveloppé dans les miettes
d’un agenda aux pages déchirées...

Entre nous, il y a la place d’un été
- table de mica, ping-pong de fleurs,
bouillie de maïs et de miel -
et le mépris des clés et des formules

Voici l’hôtel où parfois je la parque
Voici le sable crissant sous les semelles
quand les femelles sont blotties dans leur croupe
et complotent l’œuf à chaque marche d’escalier

Nous échappons
l’asile sent la cire et le papier déchu
le robinet suggère un ordre, goutte à goutte

Le silence bloqué dans l’armoire (voyeur fidèle)
prend des clichés de notre intimité

Elle m’empoigne
à partir de sa lingerie élastique
dans la perfection d’un sexe lavé à l’eau sonore
avec des murmures qui répandent les orties et le ciel
(A quelle vitesse, dans nos têtes,
débuta cette liturgie ?)
Sa main sur moi, où mon corps en veilleuse attendait.
L’arbre, l’immeuble, le bled qui tournent.

- Donne-moi tout... Compte avec moi
le temps d’une saison, bien-aimée. Chair honorable,
je puis faire illusion. Chassons l’absence de nos seuils :
verse tes seins sur ma surface
et ramons parmi l’avalanche.
Comme l’air est épais, pointue ta lèvre ! On infuse
du plomb à mes reins. Qui a trahi ? Je ne pourrai pas
t’emmener plus loin. Le monde
est dans un noir qui craque,
derrière l’encre, dans la jambe blessée
des signes,
au plus bas de la volonté

Quelle sentinelle a dit : feu !
quand je n’étais pas préparé,
mal réveillé de l’origine...


JE PORTAIS PLAINTE SUR TA BOUCHE


(Je dis toujours adieu, et je reste, 1973)






ELLE A LAPIDÉ MON PASSÉ



Elle a lapidé mon passé,
elle a crié dans la nuit de mes glandes.
Quel lambeau m’avait-on volé,
autrefois,
qui soudain rêve l’unité ?

Ses yeux :
un poisson si rapide,
clapotis de clarté,
caches de brumes.

Je l’ai serrée contre ma tête,
là où la terre nous lâchait.


(Vacarme au secret, 1975)






JE RENCONTRE UNE AUBERGE EN SUEUR


Je rencontre une auberge en sueur.
Au bout du temps,
le château où frappent les fruits.

Tes seins en silence.

Parler de ces minutes
où nous nous vêtons de buvards.

Qui ose écrire, sur nous,
ce que j’ai préservé ?



(Vacarme au secret, 1975)






LE LAC DE L’AIR


Le lac de l’air, je le franchis.
Tes genoux crient dans le lait de l’espace.
Je monte, je monte avec la cheminée de toile
Vers la déchirure du silence
Où le soleil a neigé sur la nuit
Je m’agenouille dans les fougères et dans l’oubli
je bois l’eau vitrée du désir
je noie la rive du plaisir
je broie toute insolence occulte.

Le vent enquête en vain dans le gargouillis des morales.
Tes robes brûlent dans le lait de l’espace.

Le lac de l’air, je m’y arrête et j’y trébuche.
L’éternité sur nos bouches ricoche.
Tes genoux crient dans le lit de l’espace.



(Vacarme au secret, 1975)






ECRIRE


Je dois gratter le froid
à l’infini
installer le silence
dans ma fatigue

repeindre quelques fruits en feu
jouer l’énigme
à la roue du langage

pour quel accord
entre cette femme
et le rouge à genoux du soir ?.



(L’Equilibre en flammes, 1986)






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