LES HOMMES SANS EPAULES 

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HSE 27

(Premier semestre 2009)

CE N’EST PAS MOI QUI CRIE, C’EST LA TERRE QUI GRONDE !


Extrait de l’éditorial par Christophe DAUPHIN





Le poète appartient à cette catégorie d’individus qui, ne serait-ce que par leur absence de statut social et leur non existence sur le plan économique, ont été et sont encore confrontés au mépris. Les HSE ont récemment évoqués des aînés, parmi d’autres, qui en témoignent: Aimé Césaire, Guy Tirolien, Mahmoud Darwich ou Attila József. Ces quatre poètes sont exemplaires, dans la mesure où, subissant le mépris, en raison de leur couleur de peau, de leur origine sociale, de leur origine géographique, ils ne cessèrent jamais de fertiliser l’humanité dans l’homme; ils ne cessèrent jamais de filtrer l’expérience collective à travers l’expérience intime. Tant oubliées voire critiquées, le reste du temps, les Antilles ont ainsi, fin 2008, début 2009, occupé, par la force des choses, le devant de la scène politique et médiatique.

Les ombres, mais surtout les poèmes volcaniques du Martiniquais Aimé Césaire (voir hommage in HSE n°26) ou du guadeloupéen Guy Tirolien sont alors, avec le poids d’une histoire coloniale et néo-coloniale extrêmement douloureuse, remontés à la surface d’un présent nauséeux. « Ma poésie - a écrit Césaire en 2006 - est née de mon action. Je n’ai jamais voulu faire une carrière poétique en demandant aux gens qu’on me foute la paix pour créer. Non : écrire, c’est dans les silences de l’action. » Tirolien est mort en 1988, les yeux fixés sur l’azur menteur de la mer Caraïbe, vingt-et-un ans avant la révolte de son île contre le mépris de la France métropolitaine et « la vie chère ». Je veux me réveiller lorsque là-bas mugit la sirène des blancs // et que l’usine ancrée sur l’océan des cannes // vomit dans la campagne son équipage nègre (in Balles d’or, Présence Africaine, 1961).

Mahmoud Darwich (voir hommage in HSE n°26), est mort le 9 août 2008, quatre mois avant qu’Israël ne déclenche, à Gaza, l’opération « Plomb durci ». « Le monde entier - déclarait encore Darwich en mai 2007 - a oublié le problème fondamental : un peuple vit sous occupation depuis quarante ans, qui ne demande rien d’extraordinaire, rien que 22 % de son territoire historique.»

Chacun de ces poètes, chacun de leurs combats et de leurs poèmes, part avant tout d’une plongée dans le drame intime mais aussi collectif, celui de leurs peuples. C’est bien cela qui les inspire, et qui, par conséquent, les unifie, canalise leurs énergies, décuple leur dynamisme, mais aussi implique leur insertion de poètes dans une lutte sans merci pour la reconnaissance de la dignité de l’homme. Voilà ce qui a projeté la poésie de ces poètes aux plus hauts témoignages de l’humanisme universel : Il n’y a pas dans le monde un pauvre type lynché // un pauvre type torturé, en qui je ne sois // assassiné et humilié, écrit encore Césaire aux prises avec le mépris, comme le fut le hongrois Attila József, en écrivant : Ce n’est pas moi qui crie, c’est la terre qui gronde. Attila József est le poète à qui nous rendons hommage dans ce numéro aux couleurs hongroises, saveurs de paprika et de mélancolie.

Célèbre dans son pays, ce poète est encore loin de l’être en dehors des frontières hongroises. Attila József a pourtant élaboré une œuvre qui est toujours bien actuelle et dans laquelle s’unissent l’intuition révolutionnaire, le réel immédiat, la culture populaire et le lyrisme amoureux, dans une langue résolument moderne. József est hongrois tout entier. À travers son itinéraire, impossible donc d’ignorer l’histoire souvent douloureuse et toujours poignante de son pays (aujourd’hui au bord de la banqueroute), comme l’épopée peu connue de la littérature hongroise du XXe siècle. József puise directement sa sève, son énergie, ses racines et sa puissance incantatoire, dans la terre magyare, comme dans sa tradition folklorique.

Prolétaire, le poète l’est et le demeurera ; son engagement humain, social et politique, l’entraîna toujours du côté des humiliés, dont il ne cessa de dénoncer la condition abjecte : Ce monde me semblait, dans mon écoeurement, // Un vaste estomac poisseux, coléreux, // Comme si la pensée, l’amour, les sentiments // Souffraient d’ulcère, et j’ai su que la guerre // N’était vraiment qu’une nausée sanglante.

Sa vie durant, Attila József a pourchassé un bonheur qui s’est refusé à lui. La paix, il ne l’a trouvée, malheureusement, qu’en se jetant sous un train, dans la plus grande indifférence, cet autre synonyme du mépris ; car le mépris n’est pas qu’un sentiment individuel, c’est aussi la morale de notre époque. Le mépris, si l’on se réfère au roman d’Alberto Moravia (Le Mépris, 1954), c’est le pouvoir que confère l’argent et le déclassement de toute préoccupation autre que le gain ; c’est le déni appuyé de l’autre, le refus de le reconnaître, de lui accorder de l’attention ou de la valeur. Mépriser, c’est toiser, regarder de haut ; inférioriser ou infantiliser, comme cela est le cas du colonialisme et du post-colonialisme, entre autres. Le mépris, c’est aussi l’indifférence. Les autres, en somme, ne valent ni l’amour ni la haine. Le mépris est oubli de l’humanité de l’homme. Le mépris est l’exact opposé de l’Émotivisme, et donc, des poètes de l’émotion que nous sommes, les Hommes sans Épaules…





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