HSE 23 / 24
(juillet / novembre 2007)
LA REVOLTE A UN LANGAGE, LA POESIE !
Extrait de l’éditorial par C. Dauphin
Ce numéro des HSE est dédié à la mémoire de Christophe de Ponfilly, qui a disparu tragiquement, à l’âge de 55 ans, le 16 mai 2006. Toutes nos pensées vont à sa famille, et particulièrement à Lola, sa jeune fille, à Rim, sa femme, et bien sûr, à notre chère Elodia, sa belle-mère. Ecrivain, réalisateur, producteur et journaliste, il avait été l’un des premiers journalistes à se rendre clandestinement en Afghanistan, où il se lia d’amitié avec le Commandant Massoud, lors de l’invasion soviétique de 1980. Il avait notamment écrit Poussière afghane et Massoud, l’afghan, duquel avait été tiré un film très poignant, son chef-d’œuvre. Sans écrire de poésie à l’instar d’Albert Fleury et de Samuel Bréjar, qui nous ont également quittés, Christophe de Ponfilly était pourtant, comme eux, un poète de sang, un combattant, un révolté, c’est-à-dire un émotiviste.
Cette révolte, justement, contre la misère fabriquée par la société, contre l’injustice, contre le mensonge, contre la bêtise, contre le racisme, contre le désespoir, contre l’angoisse, contre la précarité, cette révolte, et c’est heureux vu l’état du monde et de nos sociétés, est toujours à l’ordre du jour.
La révolte la plus commune, c’est la révolte contre ce que Charles Fourier, qui a imaginé une société où l’individu ne cherche plus à refouler sa singularité mais à l’accomplir, appelle l’industrie civilisée, et qui ne peut que créer les éléments du bonheur, mais non pas le bonheur, car l’excès d’industrie conduit la civilisation à de très grands malheurs, si on ne sait pas découvrir les moyens de progrès réel en échelle sociale. Cette industrie, aujourd’hui mondialisée, et qui se borne exclusivement à l’utilitaire et à l’économique, la majorité des hommes ne l’accepte que sous la pression de la nécessité, et sans rien en retirer. Il n’y a donc pas à s’étonner « que la pauvreté naisse en civilisation de l’abondance même ». Mais Fourier va plus loin : à quoi bon l’abondance, si elle n’augmente le bonheur de personne ? Dans un tel état de choses, peut-on prétendre que la liberté sociale existe ? Non, puisqu’elle est réduite à cette petite minorité qui possède la richesse : la liberté est illusoire si elle n’est pas générale. Il n’y a qu’oppression là où le libre essor des passions est restreint à l’extrême minorité.
Or, le tout social se fait plus riche et plus complexe à mesure que chacun progresse vers soi, ajoute Simone Debout, éminente fouriériste. La réalité singulière et la vie communicative s’affirment indissolublement. Les hommes sont des miroirs les uns des autres et il n’est pas un trait particulier qui n’agrandisse le champ des possibles d’autrui. Les individus se transmettent réciproquement l’essor et valent plus les uns pour les autres par leurs différences que par ce qu’ils possèdent en commun. Il n’y a donc pas de plus grande justice envers les autres que d’aller soi-même au bout de son désir et de réaliser ses particularités les plus secrètes. Tout individu dès lors peut s’intégrer à la société, échapper à la solitude de celui qui ne trouve jamais sa place ni rien qui soit fait comme pour lui. Il est possible, dit Fourier, de marier la vérité de chacun à celle de tous. La sensibilité s’ordonne non par des lois mais par le libre jeu des individus dans le monde et parmi les autres. Ce qu’il importe, c’est de transformer l’histoire individuelle d’événements subis en actes à accomplir.
Mais la révolte ne saurait se limiter à l’économique, sans risquer de tomber dans l’ornière. Car partout, l’amour et les passions mènent le jeu. Sous la perception même et le mouvement de la connaissance, nous trouvons le désir, qui bouleverse la froide tranquillité de la conscience et esquisse une vie en autrui. C’est à ce titre, que la révolte a un langage : la poésie.
En tant qu’homme, le poète est révolté. En tant que poète, l’homme est le GUERISSEUR, a écrit François Di Dio (2), car les poètes revendiquent, plus encore même que les physiciens du bonheur, la responsabilité et la solidarité humaine, au nom d’une révolte qui est exigence de vérité à la mesure de la justice. Stanislas Rodanski et André Laude, les deux « Porteurs de Feu » de ce numéro, ne l’ont jamais ignoré. Pour Rodanski, Laude, Di Dio et bien d’autres, la révolte n’est ni une morale, ni une philosophie, mais un cri de colère et d’indignation (...)

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