HSE 22
N° Spécial Jean Breton
(Second trimestre 2006)
LETTRE A UN JEUNE HOMME AVEC LA BEAUTE POUR REPONSE
Extrait de l’éditorial par C. Dauphin
N’ayez pas honte, a priori, du vécu.
Oui, la vie, votre vie, vaut quelque chose
Jean Breton
Présence de la cendre à chaque instant du soleil. Un jour, le jeu des os peints sur le désir fera sortir de toi toute la lumière qui tombe en neige sur les hanches du matin. Dans la rue, jeune homme, tu iras, seigneur de tes pas, colporteur de ta solitude, cherchant une image que personne n’a vue et dont le regard est trop grand pour ton visage. Tu penseras à Jean Breton, à son ombre, mangée le 16 septembre 2006 par un crabe carnivore, à la trace que le vent déchire dans une nuit sans paupières. Tu penseras à Jean Breton, qui était la vie et non la mort qui lui va si mal. Jean Breton qui, durant toute son existence, n’a jamais cessé d’être un poète intransigeant et d’une fidélité exemplaire à ses idées. Jean Breton, qui a écrit pour l’homme ordinaire, pour l’homme humilié, pour les amants aussi ; sans oublier la jeunesse, qui a un amour très profond de la poésie, car elle répond à la complexité de ses problèmes, à la dimension de ses passions.
Jean Breton ne s’est jamais retranché derrière la littérature pour faire exulter l’imaginaire. Car, écrire, c’est vouloir se fouiller, plaider pour soi-même, rencontrer autrui au plus profond, donc communiquer, dénoncer aussi les aliénations, laver le vocabulaire, promouvoir en rêve des gestes qui deviendront un jour des actes. Ainsi a vécu Jean Breton, pour qui l’écriture charnelle, tout sourire, a toujours été plus facile qu’écrire « gris ». Car, dans l’érotisme, si l’on creuse, on trouve une distance, un théâtre-miroir de soi-même, une pavane sur les parvis du mystère de l’être. L’amour exalte le meilleur de l’homme, et Jean Breton en fut le poète.
Parler de lui et de poésie revient donc au même. Je l’ai d’abord lu, avant de le rencontrer en 1988, au sortir d’une adolescence, qui fut tumultueuse, comme la sienne. J’avais 20 ans, presque ton âge, jeune homme. L’Eté des corps était alors un de mes livres de chevet. Il l’est resté. Jean était un aîné attentif, chaleureux, convivial, disponible et fraternel, comme le sont sa poésie et les vins qu’il affectionnait, le Lirac ou le légendaire Châteauneuf-du-Pape. Jovial, son humour savait aussi être piquant. Ce qui était surprenant, c’était cette sorte de retenue, qu’il avait dans le quotidien, alors qu’il se lâchait, y compris sur sa vie privée, comme personne, dans le poème.
Jean Breton, le critique, était aussi redoutable que clairvoyant, de ceux, trop rares qui, compétents, disent ce qu’ils pensent et vous font avancer, progresser. Jean Breton et, bien sûr Alain, ont été mes premiers lecteurs, mes premiers critiques, mes premiers éditeurs, mes amis solaires. Puis, sont venus naturellement, Guy Chambelland, Yves Martin, Claude de Burine, Jean Rousselot, Jacques Kober, bien d’autres, surtout Henri Rode, ensuite Sarane Alexandrian. J’aime ces hommes-silex autant que leurs poèmes porteurs de feu, et je sais ce que je leur dois. Tout comme Jean, en choisissant la poésie, j’ai choisi la vie et gagné une famille, des frères et des sœurs, des cousins et des aînés.
Poète de l’émotion, Jean Breton n’est pas seulement l’un des poètes majeurs de sa génération, mais aussi et surtout, un phare pour les jeunes poètes de ce nouveau millénaire. En effet, conçu comme une lettre aux poètes, le fameux Poésie pour vivre, le manifeste de l’homme ordinaire, n’est-il pas avant tout un art de vivre et de penser en poésie ? Le poète y apparaît à la fois comme un soleil et une fraternité en exil au milieu de ses semblables. L’amour et la révolte fusionnent chez lui, à travers les chemins de l’introspection individuelle. « C’est compliqué mais c’est ainsi. Je n’ai jamais voulu « écrire pour écrire ». La moisson du cœur, la dextérité du regard, l’incantation syllabique me paraissaient les bienvenues chaque fois qu’une force me poussait hors de mes gonds, en me troublant ou m’exaltant. A défaut, motus, » peut-on lire dans son journal, Un bruit de fête. Ces propos illustrent parfaitement la démarche d’une vie et d’une création entièrement vouées à la poésie, qui est élevée au rang de mode de vie (..)
Nous devons à Jean Breton le fait d’avoir instauré la présence de l’homme ordinaire dans le poème, par un réalisme inédit, allié à une quête perpétuelle du désir, qui le place aux côtés des plus grands poètes de l’amour : Paul Eluard, Lucien Becker, Alain Borne, Marc Patin, Jean Malrieu, et quelques autres.
Chez lui, le poème n’est jamais production artificielle, pirouette linguistique ou verbalisme asséchant. Se méfiant du cynisme comme du décoratif culturel, le poème colle au plus près de la réalité, du vécu de l’homme ordinaire, statut que le poète a toujours réclamé pour lui-même.
Chez lui, le « Je » n’est individualiste que pour mieux rejoindre le collectif et tendre vers une aspiration idéale à propos de laquelle le poète demeure en partie sceptique, mais qu’il appelle de tous ses vœux…

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