HSE 21
(Parution printemps 2006)
GUY CHAMBELLAND POETE DE L'EMOTION
Editorial par C. Dauphin
J’appelle poète celui qui répond à l’insolente absence d’un dieu
par l’invention de ses dieux personnels.
Guy Chambelland
Guy Chambelland est mort brutalement le 13 janvier 1996. On a parlé d’autodestruction et de suicide. Une chose est certaine, c’est que le poète traversait peut-être sa période la plus noire. Il semblait être totalement absorbé, et de façon irréversible, par l’œil du cyclone de ses abîmes.
Depuis sa disparition, nombreux sont ceux et celles qui lui trouvent à présent du génie et vont jusqu’à le revendiquer, le plaindre et le louer comme un éditeur incomparable. Chambelland n’a jamais eu autant « d’amis » que depuis qu’il est mort, mais la critique assise ne lui a pas pour autant pardonné ses volées de bois vert. Guy Chambelland poète, n’occupe pas encore la place qui lui revient dans le panorama poétique contemporain. Il a servi les autres toute sa vie et bien peu lui ont rendu la pareille , ne lui laissant que l’amertume pour tout pourboire. Même fauché et désespéré, il n’en demeurait pas moins fier, du haut de sa superbe, agitant au vent sa crinière, désormais poivre et sel, de vieux fauve ; mais le regard avait perdu de son éclat.
Trop fier pour se plaindre, mais trop fatigué pour rugir, Guy est mort dans son « atelier de la Salamandre », au hameau du Fays, à Cerisiers (près de Sens, dans l’Yonne), qui est proche de la forêt d’Othe. Ses cendres ont été répandues sur les vignes de son jardin. Il nous laisse un héritage poétique des plus riches. L’importance de cet héritage se mesure tant sur le plan de son œuvre personnelle, qu’à travers son travail d’animateur. Il manque cruellement, à bien des égards, dans le panorama de la création poétique de notre époque.
Sous le titre « Hommage à Guy Chambelland », nous avons déjà salué (cf. HSE n°7/8, mars 2000) la mémoire et l’œuvre de notre ami. Ce numéro double qui contenait une réédition de son recueil Limonaire de la belle amour, avait suscité, dès sa parution, beaucoup d’enthousiasme et d’émotion. Il est depuis longtemps épuisé. Ce deuxième numéro spécial des « HSE », paraît quant à lui, à l’occasion du dixième anniversaire de la disparition du Poète de l’Epée, comme l’a baptisé Paul Farellier. Ce numéro s’imposait. Notre projet n’a pas été guidé par la complaisance, mais par l’unique motivation de faire lire, relire, découvrir et redécouvrir Guy Chambelland, un grand poète, un éditeur des plus avisés, un critique des plus fins, un polémiste redoutable et redouté, dont l’action éclatante est à jamais liée à l’histoire et à l’esprit de notre revue, tant la proximité entre Guy Chambelland et chacun d’entre nous fut grande, Jean Breton au premier chef.
Nombreux sont les poètes qui ont souhaité s’associer à notre projet : les Wah en témoignent. Nous y retrouvons quelques uns des poètes parmi les plus représentatifs de la mythique revue du Pont de l’Epée, allant des aînés que sont Robert Goffin, Alain Borne, Jean Rousselot ou Pierre Chabert à Alain Simon, Claudine Bohi ou Jehan Van Langhenhoven, parmi les plus jeunes, alors, du catalogue.
Nous avons souhaité donner une large place à la création poétique - auquel l’éditeur-poète a consacré sa vie-, celle des autres, mais aussi et surtout la sienne, représentée par un choix exhaustif, qui met autant en valeur son génie, que la diversité de ses registres.
Aux poèmes se joignent des témoignages sur l’homme comme sur l’œuvre, pour affirmer que c’est la poésie seule qui témoigne de l’homme sur cette terre, et que c’est encore elle qui rend probable la supposition de sa vie illimitée dans le temps et dans l’espace, la mort n’étant que la réalisation sublime et dernière de la poétique inhérente au sang de l’homme.
Célébrant l’œuvre-vie de Guy Chambelland, nous dison que là où l’homme n’est pas, la poésie ne signifie rien. Il est absurde de lui accorder la moindre vraisemblance d’être hors de notre atmosphère humaine.
Guy Chambelland et Jean Breton, sans souci de théorisation, ont été les premiers à parler d’émotivisme en poésie. Je qualifierai d’émotiviste, la poésie qui nous occupe et que nous défendons. Emotiviste, c’est-à-dire vécue et ressentie vitalement. Cette poésie se soucie fort peu (voire méconnaît) des déviations pathologiques qui ont nom esthétique, littérature ou autres ; maladies d’un monde désensibilisé par la consommation machinale de sentiments réduits aux fantômes de leurs ombres, imposées à la poésie envers et contre les poètes.
Ainsi, pour le plus grand nombre, ce qui est l’essence même de l’homme, ce qui seul lui donne le devoir, donc le droit, de vivre en être libre, se confond avec certaines manières de pleurnicher, de susurrer, de bêtifier, de grimacer en évoquant, en invoquant même l’amour. Ces formes dégradées ressemblent si peu au vrai visage qu’elles finiraient par dégoûter les plus délicats d’entre nous de ce qui fait pourtant notre grandeur.
La poésie dont nous parlons, aveu ou départ; est avant tout EMOTION. C’est pour cette poésie que nous luttons tous en fin de compte. Les uns consciemment, la tête haute et inébranlable, sans rien épargner de nos lumières ni de notre sang jusqu’à la perfection de notre mort point culminant de notre douleur (nous n’avons rien à envier aux héros usuels dont la figure est bien pâle et minuscule à côté de la nôtre). Les autres, sans le savoir, gratifiant de tous les noms ce qui n’en a qu’un et qui suffit à traduire tous les gestes de l’homme et de la vie.
Cette poésie émotiviste est la cime de nos émotions, de notre solitude et de notre amour. Car l’homme, au centre de tout et donc de son infinité, a commencé par prendre conscience de sa solitude avant de sentir, dans sa fibre intime, ce qui est devenu plus tard amour, par lequel finalement il est révélé POETE.
La poésie est une extase. Une tension extrême de tout l’être hors de lui-même vers sa vérité. Elle nous arrache des cris terribles et magnifiques qui étonnent nos oreilles devenues si sourdes ; des cris qui renversent, des cris qui brisent les vitres et les portes toujours fermées de maisons vides. Ces cris peuvent s’exténuer et se ruiner, il reste toujours assez d’éclats dans l’air pour que nous nous entendions, au moins une fois, aimer et vivre. Il reste toujours assez d’éclats pour que nous entendions ces cris qui ne nous appartiennent plus dès qu’ils ont quitté nos lèvres : ils sont ceux de l’homme dans la solitude et dans l’amour.
Guy, Chablis, Monteverdi, Gabrieli, poésie, ô la vie, seront les mots de passe de ce numéro.

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