LES HOMMES SANS EPAULES 

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HSE 20

(Parution hiver 2005- 2006)

PAS UN ESPACE SANS COMBAT, PAS UN ATOME SANS CRI !


Editorial par C. Dauphin



L’engagement a fait des ravages au siècle dernier chez les poètes. Nous faisons bien sûr allusion à l’engagement politique, et stalinien en l’occurrence. Mais un poète a-t-il forcément besoin de "s’encarter" pour être engagé ? Ne l’est-il pas par essence ? Maïakovski est-il davantage engagé que Rilke ? Sarane Alexandrian considère pour sa part que ce n’est pas aux poètes de s’engager dans la politique, mais aux politiciens de s’engager dans la poésie. À la notion d’engagement, il oppose la théorie du dégagement, conçue comme une invitation à s’affranchir des prétentions qu’ont tous les arrivistes ligotés dans leurs intérêts de parti ou de classe, tous les fanatiques esclaves d’une opinion politique ou d’une croyance religieuse, car : "Seul l’écrivain dégagé, véritable chevalier du verbe, a ces impertinences de grand ton, ces phrases en coups de cravache, de l’homme qui ne craint rien ni personne, et se soucie moins de l’effet de ses propos sur la galerie que de l’élan de son âme vers la vérité. Il n’hésite pas à aller à contre-courant de la mode, à défier le goût du jour, touchant à tout sans entraves et voyant tout sans œillères, tour à tour goguenard, poétique, agressif, érudit, inspiré. L’écrivain dégagé, interprète des désirs et des rêves les plus individuels, se voue à cette mission régénératrice : veiller à la pureté de la langue, dégonfler par des traits d’ironie les idoles de baudruche que révèrent les sots, créer des mythes et des théories exaltant la sensibilité, assurer l’avènement de la métapolitique, science neuve qui peut gérer la société mieux que la politique." Cela donne à réfléchir, face à tous ces grands ordres de la politique médicinale qui s’approprient sans cesse le collectif ; qui parlent au nom du collectif ; qui savent mieux que tout le monde ce que souhaite le collectif. à tous ceux-là, le collectif répond à la façon d’Alfred Jarry : MERDRE !

Deux siècles de révolutions ratées ne nous ont pas pour autant fait renoncer à tout espoir. Nous avons faim du présent et refusons un avenir qui consisterait à nous faire vivre dans une plaie recousue avec son pus.

De la lutte des classes aux arrivismes les plus bas de la société contemporaine, et au fur et à mesure que la fin du XXème siècle semblait confirmer l’hypothèse de la ruine définitive des idéologies de révolution, les institutions politiques et médiatiques ont fini par nous persuader de nous ranger dans l’ordre du compromis, fertile en duperies, des réformistes, ou dans l’ordre commercial et idéologique du libéralisme. à l’économisme totalitaire, opposons de toutes nos forces le rôle pratique et révolutionnaire de chaque individu dans la vie de tous les individus, sachant bien que toutes les révolutions intellectuelles, politiques et artistiques naissent, avant tout, d’individus, pour la plupart rebelles. érigeons-nous contre les théories qui censurent l’existence et le rôle des individus dans le monde d’aujourd’hui. Car quels sont ceux qui s’opposent le plus violemment au pouvoir maintenu du totalitarisme économique ? Des cohortes d’anonymes, des individus révolutionnaires. Le poète doit être au premier rang, comme Alain Jouffroy l’écrit : "Tels que je les vois, ils ne seront jamais les laquais d’aucune puissance dominante. Ils feront toujours parler, le plus fort possible, la puissance dominée. Parlons-en, parlons de ceux-ci, qui se taisent, et à qui depuis bientôt deux siècles, on n’a jamais demandé leur avis sur rien : les opposants, les rétifs, les récalcitrants, les gêneurs, les ennemis entêtés de l’ordre et du désordre établis. Ils sont l’histoire en gésine, la force enténébrée des matins sourds." Car, il n’y a aucun doute possible : l’individualisme révolutionnaire, qui s’oppose à toute centralisation comme à toute dictature, "vaincra un jour la gendarmerie des idées fixes et des concepts, ou bien la liberté mourra avec lui." En pratiquant des brèches dans les doctrines systématiques, nous ouvrirons un gué entre l’individu et tous les autres, européens ou pas.

Il faut résister et non subsister. Résister comme Alain Morin, notre premier Porteur de Feu. Résister dans la fêlure. Nous publions Alain Morin et nous sommes les seuls, malheureusement. Nous publions Alain Morin, car nous le considérons comme un grand poète. Un maudit que tout le monde a oublié ou un peu trop vite enterré. Son rapport au langage nous renvoie de plein fouet au rapport qu’il entretenait avec le monde, à renfort de mots coups de poing, de mots coups de sang, pour exister. Alain Morin est poète, et pour lui, il n’existe pas un espace sans combat. Pas un atome sans cri. Mais seulement, à bout portant : le langage, le mot coup de tête. Plus loin que la mêlée des images, plus loin que l’écume de la phrase, le poète descend dans les boues colorées de l’homme, pour connaître un présent éclatant. Le climat semble beaucoup plus paisible chez Jean-Vincent Verdonnet, mais ce n’est qu’en apparence, car l’angoisse force l’une après l’autre les portes de vivre, et sur la neige, seul un peu de sang vient parapher l’aveu de la nuit où l’absence braconne.

Nos Wah ne disent pas autre chose, de François Montmaneix, chez qui l’absence est seule à repérer le vide, à Colette Gibelin, en passant par Jacqueline Lalande et Paul Farellier qui nous rappellent qu’un jour la chair s’en va et qu’il ne reste plus que l’os et la nuit, alors que Jean?Michel Bongiraud ou Yannick Girouard explorent la fêlure sans pour autant négliger le désir.

Notre dossier central est consacré à Léo Malet et à notre cher ami Yves Martin, qui fut très proche de notre équipe. Nous aimons ces deux poètes, car, avant de devenir le père du roman noir français en publiant en 1943, son oeuvre la plus connue : "120, rue de la gare", Malet fut et demeura un poète que nous vous invitons à lire. Ses marches nocturnes dans Paris sont identiques à celles d’Yves Martin, sauf que chez Malet, elles prennent la couleur du désespoir tout en étant transfigurées par un automatisme visionnaire, un érotisme radieux et une révolte viscérale, non dénuée d’humour noir. Martin, quant à lui, part souvent de la réalité la plus banale pour faire naître l’émerveillement. Pour lui, tout est mystérieux et rien n’est évident. Le vécu, le rêvé et le réel s’enchevêtrent afin de créer un lyrisme et une autre réalité (d’où il n’est plus exclu cette fois) qui ne ressemblent à aucune autre. Le poète va créer son univers, bâtir une mythologie personnelle et soumettre le réel. Mais, assez tôt, la douleur et la mort vont entrer dans le paysage pour ne plus en sortir. Il y a de nombreux points communs entre ces deux poètes. Alfred Eibel qui les a édités tous les deux, l’a bien senti pour les faire se rencontrer en 1975. Outre des présentations de Léo Malet et d’Yves Martin, avec un choix de poèmes, nous reproduisons (avec l’autorisation d’Alfred Eibel que nous remercions) cet entretien. Il existe une légende et un paysage à travers lesquels ces deux poètes déambulent entre réel et onirisme. On aborde l’œuvre de Malet comme celle de Martin; on aborde leurs œuvres comme on aborde une ville, avec ses bruits, ses odeurs, ses lieux, ses silhouettes familières. On aborde leurs œuvres pour tenir en respect la douleur et dépasser la réalité d’une tête.

Pourtant forte d’une vingtaine de volumes, l’œuvre de Jean-Paul Hameury est encore méconnue. Paul Farellier consacre la chronique "Une voix, une œuvre" au poète des Derniers rivages, qui "poursuit ce chemin d’exploration douloureuse de notre condition et sonde l’angoisse des destins humains." Dans notre chronique "La mémoire, la poésie", Rose?Hélène Iché évoque la vie, l’œuvre et la mémoire de son oncle Robert Rius qui, poète et membre fondateur, durant l’Occupation, du groupe surréaliste de la Main à Plume (auquel appartenait également Léo Malet) (1), fit le choix de résister non seulement par les mots, mais aussi et surtout par les armes. Robert Rius tomba sous les balles nazies en 1944, à l’âge de trente ans. Cette évocation est suivie par un poème de Laurence Iché, la femme du poète, et par un poème inédit et dédié à Robert Rius, de Marc Patin, dans le prolongement de notre numéro spécial « Marc Patin et le surréalisme » (les HSE n° 17/18, novembre 2004).

Notre enquête sur l’édition de poésie en France accueille les éditions Rafael de Surtis. Un entretien avec Paul Sanda, le directeur littéraire, précède un choix de poèmes extraits du catalogue de cet éditeur basé dans le Tarn, et qui édite également la revue Pris de peur.

Notre numéro s’achève sur les notes de lecture de Jean Chatard, Jacques Taurand, Paul Farellier et Jean Breton. Nous retrouvons Jean Chatard et Karel Hadek qui donnent une deuxième "revue des revues", car nous tenons beaucoup à cette rubrique qui entend, dans la mesure de la place disponible, présenter le travail important, voire vital, de nos confrères revuistes.



1 - (1) Rappelons que l’on considère souvent, et à tort, jusqu’à aujourd’hui, que l’action éclatante de " La Main à Plume " se limite aux seuls noms de Noël Amaud et de Jean-François Chabrun. Il s’agit d’une erreur historique qui a été entretenue trop longtemps. La raison est simple. Il n’existait qu’un seul livre sur le sujet : Histoire du surréalisme sous l’Occupation, de Michel Fauré. La majorité des travaux qui évoquent les activités de " La Main à Plume ", ont pratiquement tous puisé leurs sources sans discernement dans cet essai pourtant controversé (et pour cause !), car se nourrissant presque exclusivement du témoignage de Noël Amaud, qui n’a pas participé, rappelons?le, à la création du groupe. " Etat de présence", le manifeste fondateur a été rédigé et signé en 1941 par : Jean-François Chabrun, Marc Patin , Robert Rius, Gérard Vulliamy, Régine Raufast, Hans Schoendorff et Adophe Acker. " La Main à Plume " fut un collectif prestigieux qui édita six publications collectives, dont La Conquête par l’image (1942) marquera le pic, et une trentaine de publications individuelles, dont le célèbre Poésie et vérité 1942 de Paul Eluard. En l’absence d’André Breton, " La Main à Plume " rassembla une vingtaine d’artistes et d’intellectuels provenant principalement du groupe des "Réverbères" et du groupe surréaliste et perpétua durant toute la période tragique de l’Occupation, une intense activité surréaliste et de résistance, intellectuelle pour certains, par les armes pour d’autres (Jean-Claude Diamant-­Berger, Jacques Bureau, Robert Rius, Marco Ménégoz et Jean Simonpoli). Amaud qui deviendra le secrétaire du groupe et Chabrun qui en deviendra l’un des principaux théoriciens, ont certes joué un rôle important, mais que fait-on des signataires du manifeste fondateur comme du poète-scientifique Boris Rybak, de Léo Malet, de Laurence Iché, de Gérard de Sède, qui a trouvé le nom du groupe en hommage à Rimbaud, des peintres Tita, J.-V. Manuel, Jacques Hérold ou Oscar Dominguez, etc. ? Il est aussi faux qu’injurieux d’amenuiser, tant sur le plan de l’action que de l’organisation, le rôle, l’activité et l’importance de ces personnes au sein du groupe.



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