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GUILLEVIC
Communication-témoignage de Monique LABIDOIRE prononcée dans le cadre de l'Association ARTS ET JALONS
Je n'ai pas connu Guillevic par hasard. Nos chemins se sont unis autour de la Hongrie et de la poésie. Guillevic, qui a été un grand traducteur d'allemand car il possédait parfaitement la langue allemande, a été aussi un grand traducteur, ou adaptateur disait-il, de poètes dont il ne connaissait pas la langue. Ce fut le cas pour les poètes hongrois.
A cette époque Guillevic était donc, pour moi, un traducteur de poètes hongrois et je ne savais rien de son uvre.
Comme première approche j'achetai le Guillevic des Poètes d'Aujourd'hui édité chez Seghers et c'est Guillevic lui-même qui me recommanda la deuxième version de cette publication, celle de Jean Tortel. Jean Tortel avait choisi de faire paraître l'intégralité de Les Charniers, ce long poème dédié aux morts des camps. C'est sans doute ce poème qui répondait si profondément à mon état d'esprit du moment qui détermina mon cheminement dans le sillage guillevicien. Ce poème était en complète adéquation avec ces deux vers célèbres de Guillevic, souvent cités : "Les mots/ c'est pour savoir".
C'est CARNAC qui fut ma première lecture intégrale. Dès le premier poème de Carnac "Mer au bord du néant/ qui se mêle au néant/ Pour mieux savoir le ciel, les plages, les rochers/ Pour mieux les recevoir", je me sentis ailleurs, dans un univers poétique particulier qui ne ressemblait à rien d'autre. Ce fut le choc.
Des mots simples, un poème court, l'élément mer qui devient le sujet qui s'interroge. Et je découvre cette étonnante osmose, dans le poème guillevicien, entre l'humain, l'animal, le minéral et le végétal qui ne se démentira pas tout au long de l'uvre.
L'humain donc, partout présent dans la suite de poèmes Gagner avec des titres sans ambiguïté comme L'homme, "l'homme qui se ferme" ou Grève, l'animal, avec la vache, le hanneton, l'écureuil et la fourmi de REQUIEM et tous les oiseaux d'importance tout au long des livres, le rossignol, la mésange, le coucou, le minéral avec les rocs, les menhirs, le caillou, rond de préférence, le végétal, avec le genêt, la violette, le brin d'herbe et... le pré intelligent. Je suis hélas contrainte de réduire ici toute la richesse de la gamme et je voudrais citer aussi la récurrence du pissenlit, de la pâquerette, du merle, du silence, de l'espace et de la fontaine.
Ce qui me frappait à la lecture des premiers livres, c'était que j'étais dans un monde d'une grande simplicité dans lequel le bol et la cuiller voisinaient le lait comme dans toutes les familles, un monde où l'armoire renfermait les plus lourds secrets. Et c'est justement cette immense simplicité qui me transportait dans l'inconnaissable.
Au fur et à mesure des nouvelles parutions, je ressentis une lumière plus éclatante comme si les heures sombres avaient disparu, les sombres moments de l'enfance, de la guerre, des combats. Mais les combats n'étaient pas finis pour Guillevic. L'affrontement s'était déplacé vers le poème.
Très vite une amitié se forme entre nous. Guillevic me fait découvrir des poètes que j'ignore, Follain, Frénaud, Chaulot, Clancier et plus tard, Chedid, Deguy, Gaspard, bien d'autres. Je l'accompagne dans des réunions où des poèmes sont lus. Je rencontre des poètes comme Serge Brindeau, Serge Wellens, Edmond Humeau. Jean Breton et Guy Chambelland qui furent mes premiers éditeurs.
De mon côté, j'avais déjà commencé à écrire des poèmes. Je lui en montrais quelques-uns. "Il faut écrire, beaucoup, tous les jours, me disait-il et ne garder qu'un peu." Et c'est bien le plus difficile de ne garder qu'un peu quand on commence à écrire.
En 1966, les Journées Internationales de poésie du PEN-CLUB étaient organisées à Budapest, j'y participai, non pas en tant que poète, mais possédant quelque peu la langue hongroise, Guillevic, dans sa grande gentillesse, avait pensé que ce serait pour moi une opportunité de rencontres enrichissantes et que d'autre part je pourrais rendre quelques services de traductions à tous ces poètes venant du monde entier. Il avait suggéré aux organisateurs qu'on m'y invitât, ce qui fut fait.
C'est à cette période, en Hongrie, que je pris conscience de l'importance du poète Guillevic. Les poètes hongrois que je rencontrais à cette occasion l'admiraient énormément en tant que poète tout d'abord puis comme traducteur. En France, Guillevic était connu du monde littéraire et poétique ainsi que de quelques initiés et vrais amateurs, mais à Budapest, grande fut ma surprise de constater que certains de ses livres étaient traduits, tout ou en partie et que ce qu'on peut appeler le grand public lisait, disait, écoutait de la poésie, beaucoup plus qu'en France. De ce fait, Guillevic était sans doute plus lu à Budapest qu'à Paris !
C'était un peu après la parution de AVEC et de Elégie de la Forêt Sainte-Croix cette campagne beauceronne où je me suis trouvée si souvent avec lui. Ces lieux que nous parcourions ensemble, ces choses que nous regardions, que nous touchions, et aussi chaque instant de la journée, étaient comme le matériau du poème qui s'imprimerait plus tard sur les pages. Je m'exaltais à reconnaître dans tel poème un mot échappé, un regard qu'il avait eu. J'écoutais avec lui, le merle, le coucou, je regardais le morceau de bois, les brins d'herbe, beaucoup de brins d'herbe.
C'est à la Forêt Sainte-Croix que j'écrivis une grande partie de ce que je considère comme mon premier recueil Saisir la Fête. Je restais quelques jours seule dans la maison de Guillevic à la Forêt Sainte-Croix, et c'est vraiment sur sa table, à l'angle d'un mur et d'une fenêtre que je mis en forme ce recueil.
Le titre me fut suggéré immédiatement par les lieux comme une complicité avec Guillevic et par ces deux vers de Carnac "Nous avons besoin /De trouver la fête". Car la fête est très présente chez Guillevic. Je crois bien que j'avais franchi un premier passage dans l'univers guillevicien et que je prenais le titre de son recueil Terre à bonheur, au pied de la lettre.
L'araignée, le coquelicot, la fourmi, l'assiette, le ciel, les champs et aussi ce sentiment profond du monde que, je le crois, Guillevic m'a transmis par sa présence et sa poésie, suggérait que la vie ne nous était pas donnée et qu'il fallait, non pas seulement la prendre, mais la comprendre. Guillevic m'a transmis des outils et m'a fait prendre conscience de ma propre matière poétique encore en gestation. Il m'a fait franchir des degrés, pas trop vite, à mon rythme.
Il m'a aidée en quelque sorte à venir au monde en tant que poète, comme il le dit lui-même dans ART POÉTIQUE, le poème nous met au monde. Il m'a donné à voir, à écouter, à creuser en moi, à extirper le poème, il m'a aidé à créer, ce "tissu cellulaire" dont il parle dans sa préface à "Saisir la fête" et qui est devenu peu à peu mon champ d'action poétique.
Pas de long grand discours, on connaît Guillevic, un mot par-ci par-là, mais le mot juste. Voir vivre un maître, le regarder faire, voir le grand uvre apparaître de livre en livre est, pour tout apprenti, la meilleure école si tant est que le maître sait donner sa confiance et si l'apprenti sait capter les messages. Guillevic aimait lire à quelques-uns de ses amis des poèmes en cours de création. Parfois, nous avions la grande joie de la lecture de toute une suite. J'ai toujours pensé que ce n'était pas pour avoir un avis qu'il communiquait son poème. C'était plutôt pour le rendre vivant et le donner, tout simplement.
Parfois, il en recopiait sur des petits bouts de cartons, sur des invitations à des expositions, sur des feuilles de carnets à petits carreaux et ces poèmes nous les retrouvions publiés.
Guillevic a regardé avec amitié ma poésie, il en a été parfois éloigné. Mais je pressentais qu'il était confiant. Et c'est cette confiance qui m'a fait persévérer. "Ecris, me disait-il, as-tu écrit, écris-tu ?" C'était presque sa première question.
Guillevic ne parlait pas pour ne rien dire. Il était économe d'opinion, de critique. Je savais, je sentais, j'espérais le moment où il parlerait. Et ce moment vint, qui prit son temps, tout ce temps d'amitié, de confiance, d'instants partagés.
Ce que j'ai vu de Guillevic c'est une forte cohérence entre sa vie et son uvre. Un idéal qui se retrouve dans ses poèmes, un engagement total dans la poésie depuis ses carnets de jeunesse, et de Requiem jusqu'à Possibles Futurs, cette forte humanité qui l'a poussé, me semble-t-il, hors des frontières de notre seule planète pour gagner d'autres galaxies. Il me plaît beaucoup de penser à Guillevic comme un extra-terrestre qui a trouvé sa cinquième dimension (Art poétique p. 36) et pour citer Jean Tortel "Il est presque hors du temps et de l'espace".
Il est bon de pouvoir témoigner de cette générosité et de cette grandeur poétique qu'à chaque lecture de la poésie de Guillevic, nous pouvons retrouver, surtout si nous savons capter l'espace des blancs et des silences.
M. W. LABIDOIRE

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