LIBRAIRIE-GALERIE RACINE
Jacques SIMONOMIS
Poème extrait de La villa des roses (Editions LGR).
MARCHE RIVEE
Marche rivée
le cercle noir de nos poings blancs
bronze du cœur restant aux images qui bougent
les fusils en faisceaux
prient sur notre misère
Dehors
les loques des enfants s’accrochent à ma gorge
l’aveugle cogne sur ma force
de maigres chiens bâtards rôdent sur les débauches
Pas de viande
des chapelets de confidences
l’homme pendu par l’homme
au lever du rideau.

" JACQUES, MON CHER PALINDROME ! "
par Jacques TAURAND
(allocution prononcée au Père Lachaise)
Mon très cher ami, tu as su, comme ton pseudonyme l’indique prendre la vie à l’endroit et à l’envers. La mort détestable, ce « crabe », son odieuse carapace – c’est ainsi que tu la désignais – t’a pris à revers.
Ton nom, c’est tout toi : un « palindrhomme… », comme « homme ». Ce nom de poète fut, est, demeure ta palingénésie personnelle. Peut-être, en un sens, t’es-tu effacé, mais tu reparais déjà dans l’autre sens. C’est la magie de ton verbe et tu aimais le verbe, toi le manipulateur, l’assembleur, le jongleur de vocables, le dévoreur de dictionnaires !
Je t’ai connu assez tardivement dans ma vie, mais nous avons mis les bouchées doubles pour inventer le temps que nous n’avons pas vécu ensemble et vivre les années d’amitié et de complicité durant lesquelles nous avons navigué de front à la proue du « Cri d’os ».
Dans l’article que je t’avais consacré et que le cher et disparu Marcel Chinonis avait publié dans le n°34 de « L’Oreillette » qui t’était consacré, je t’avais baptisé : « Simonomis dit « Cri d’Os », un Mohican des temps modernes… » Tu auras été en effet l’insoumis, « le Séminole qui n’a pas signé », selon ta formule. Tes mots ont été tantôt de redoutables tomahawks, des simonomissiles pour dénoncer et combattre les iniquités, les infamies, tantôt emprunts de la plus grande tendresse, celle de tes mots frères, solidaires de la misère humaine et de ses multiples visages. Mais surtout, tu as su prendre cette souveraine distance, celle de l’humour qui fut ta pudeur, ta dignité, une manière – ta manière – de dire l’amour avec le « h » inspiré de « homme » devant le « u » d’universel !
Tout cela, mon ami, est bien « Fort de café », titre si lourd de sens de ton dernier recueil. Tu y écris dans le poème « Que reste-t-il » : « Connaissez-vous l’homme qui a laissé son nez dans son mouchoir, sa main dans un gant, sa langue au chat, ses yeux dans ses lunettes et ses oreilles dans sa casquette ? Diminué physique, il attend la mort qu’il n’intéresse plus. »
Non tu n’intéresses pas la mort Jacques, parce que tu as su la vaincre bien avant qu’elle ne t’ai joué ce mauvais tour. Toi, tu as plus d’un tour dans ton chapeau. Depuis longtemps, tu lui as échappé, tu t’es volatilisé dans les mots qui sont ta véritable et ultime résidence. Sois sans crainte, nous t’y rendrons de fréquentes visites !
Alors, à tout à l’heure, mon cher Jacques.
Et, surtout, n’oublie pas de remercier Simonomis de nous avoir tant diverti, de nous avoir fait rire et pleurer, « pleurer et rire », et de continuer à nous régaler avec ses mots en nous servant, accommodée à sa façon, cette vie qu’il aimait tant et qui peut à qui sait la métamorphoser – ce qu’il a excellemment fait – porter le si beau nom de « Poésie ».
Te voici :
Ami passé à l’Eternel
désormais
je parle avec le souvenir
de ta voix
Je me glisse
dans ton regard
pour caresser le monde
J’emprunte tes pas
le long de tes rêves
et prolonge
ce dialogue
pour barrer la route
à l’oubli
qui gagne du terrain
sur notre néant
Le 21 février 2005.

" DONNEZ-MOI DES MOTS POUR ME BATTRE ! "
par Christophe DAUPHIN
(allocution prononcée au Père Lachaise)
à Yvette.
C’est toujours difficile de se séparer de ses amis. Il m’en a coûté de dire adieu à Henri Rode comme à Jean Rousselot en 2004. Mais sans accepter leurs disparitions, je me les explique mieux que celle de Jacques Simonomis. Henri avait 87 ans. Jean avait 91ans. Jacques, nous le perdons jeune, à 64 ans, des suites d’une maladie atroce, le cancer. Il avait encore tellement à dire, à vivre et à écrire. Nous étions très liés, lui et moi. Nous étions plus, l’un pour l’autre, que de simples compagnons de route. Nos liens étaient très forts ; trop forts peut-être, et cette proximité n’allait pas sans heurts. Nous nous sommes envoyés quelques cartouches.
A Villers-sur-Mer comme à Paris, nous avons mené grand train et avons profité pleinement de la vie. Le cholestérol s’en souvient. Nous n’avons pas fait que ripailler et vider des bouteilles, nous avons aussi abattu un sacré travail.
Jacques c’était cela, c’était la vie au présent ; la vie qu’il dévorait avec excès, comme pour rattraper les blessures et les frustrations d’une enfance douloureuse et mal vécue. C’était le fils de la mère-caresse, de la mère douleur et du père volage qui dépensait sans compter l’argent du ménage. Une enfance bafouée jusque dans les rides de la mère.
Jacques, c’était le jeune homme au regard d’abîme, au dossard illisible, qui dut gagner son pain à l’âge de seize ans. C’était l’autodidacte total, parfait et rageur, les plaies du réel, la marche sur le fil du rasoir. C’est dans la douleur qu’il a construit son œuvre.
Sa poésie le fouille comme une plaie.
Un poème extrait de « L’Homme qui marche » (1978). Je me souviens que Jacques m’a lu ce poème en pleurant, il y 8 ans :
MEPRISE-TOI TOI-MEME
Si je me respectais
et ce dans l’absolu
je me serais pendu
un beau jour de cafard,
mais, part de lâcheté
part de curiosité
j’ai décroché la corde
pendue dans ma pensée
et maintenant muni
de ce porte-bonheur
je continue la vie
en me crachant dessus.
C’est à dire que la poésie n’est pas un objet langagier. C’est à dire, qu’ici, la poésie devient vitale. Il est question de sa propre survie, de son fatum. D’humanité, dans un monde qui en est souvent dépourvu.
Plus tard, la rencontre d’Yvette, à la trentaine, va bouleverser sa vie. La douleur, sans s’effacer, va s’apaiser. Jacques ne croit déjà plus au grand soir mais à la fraternité et à l’amitié. Jacques devient un « pessimisme actif ». L’humour surgit, il s’agit d’un art de vivre et de juger la réalité. Cette « canne-épée » est synonyme d’attaque et d’autodéfense. L’imaginaire explose dans la foulée. Simonomis invente son monde et son univers, qui débouchent sur une mythologie personnelle et fort singulière.
On a parlé de lui comme d’un humoriste, d’un fabricant de petites histoires et autres balivernes. Il est vrai que son œuvre est vaste et diverse. Elle englobe l’homme sous toutes ses coutures et toutes ses plaies. Jacques était ainsi. Il éventrait le mot et lui mettait les tripes à l’air. C’était un « irrégulier du verbe » ; cette formule lui plaisait ; c’était aussi un pied de nez à cette intelligentsia des lettres qui l’avait repoussé avec mépris.
J’ai écrit et je maintiens qu’il est l’un des poètes marquants de notre temps. Sa place comme sa Voix, si personnelle, sont incontournables, que cela plaise ou ne plaise pas.
J’ai écrit qu’il avait signé au moins 4 livres qui resteront. Je persiste et je signe.
J’ai écrit que Jacques était, avec Jean Sénac, le grand poète-témoin de la guerre d’Algérie.
Le livre que j’ai consacré à mon ami ne recèle aucune complaisance. Croyez-le. L’avenir me donnera raison.
Nous parlions de tout avec Jacques. De la mort, bien sûr. Il m’a toujours dit qu’il n’en avait pas peur, pour l’avoir trop côtoyé. Sa hantise, c’était de laisser Yvette, la compagne, la muse, « l’éhoupeuse » de son chagrin. Car sans Yvette, Jacques Simon ne serait jamais devenu Jacques Simonomis, et l’aventure du « Cri d’os » n’aurait jamais vu le jour. J’ai eu le plaisir d’y prendre part. Dans un milieu aussi étriqué que le nôtre, cette revue a été un espace d’ouverture et du pur oxygène. Il convient également de citer les noms de Jacques Taurand et de Jehan Despert , collaborateurs et amis fidèles d’entre les fidèles, du Cridosaure.
Derrière ta bonhommie de grizzli mon cher Jacques, comme derrière ton rire énorme et ta voix de baryton, il y avait tant de fêlures ; tout était à vif.
Jacques Simonomis était entier, parfois tête de cochon, parfois maladroit, mais il était entier, et je l’aimais.
Voilà ce que j’avais à dire. Le reste je l’ai écrit ; le reste je le garde en moi.
Le 21 février 2005.
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